Article du 18 novembre paru dans La Croix

Rendu public jeudi 18 novembre à l’occasion d’un colloque organisé par le CNRS (1), un sondage Ifop sur les protestants en France, réalisé pour l’hebdomadaire « Réforme », la Fédération Protestante de France, « La Croix » et l’EHESS, confirme l’émergence d’un nouveau protestantisme évangélique.

Article La Croix 18-11-2010

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Un protestant sur quatre assiste chaque semaine au culte (26 %), un sur trois lit la Bible au moins une fois par semaine (34 %) et près d’un sur deux dit prier chaque jour (45 %)… Avec 39 % de pratiquants réguliers, la minorité protestante, qui représente entre 2,5 % et 2,8 % de la population de l’Hexagone, affiche à l’évidence une bonne santé.

« On en a fini avec la thématique du protestantisme “peau de chagrin”, appelé à se diluer dans le monde moderne », relève le sociologue Sébastien Fath, qui voit même « une très légère augmentation » de la part du protestantisme en France depuis 10 ans.

Tandis que son collègue Jean-Paul Willaime, directeur à l’École pratique des hautes études (Ephe), s’étonne de constater que « contrairement au schéma classique de la sociologie des religions selon lequel plus on est jeune, moins on pratique », les protestants de moins de 35 ans, toutes sensibilités confondues, sont plus pieux que leurs aînés.

Pour autant, ce premier constat de l’enquête Ifop réalisée pour Réforme , La Fédération protestante de France, “La Croix” et l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess), ne doit pas occulter les disparités de cette « famille recomposée ».

L’importance prise par le pôle évangélique

Si la majorité du protestantisme français reste à dominante luthéro-réformée (56 %), le sondage publié jeudi 18 novembre confirme l’importance prise par le pôle évangélique en France (environ un tiers) : une frange jeune (41 % ont moins de 35 ans), plus « populaire », très pratiquante, animée du zèle des nouveaux convertis et confiante en l’avenir.

Les écarts entre ces deux sensibilités sont, de fait, considérables. À titre d’exemple, entre 8 % et 9 % des luthéro-réformés vont chaque semaine au culte… contre 65 % des évangéliques et pentecôtistes. Ce qui se confirme géographiquement : les chiffres de la pratique sont très élevés en Île-de-France, là où les grands bastions du protestantisme traditionnel (Cévennes, Languedoc, Alsace-Moselle…) marquent le pas.

« Si l’on considère les luthéro-réformés, on remarque qu’ils tendent à s’aligner sur le modèle sociologique catholique, majoritaire en France : baisse de la pratique, vieillissement des fidèles », relève de son côté Jérôme Fourquet, qui a conduit l’étude pour l’Ifop.

En ce sens, il n’est guère étonnant de voir que les protestants franciliens sont convaincus que le protestantisme va progresser à l’avenir (57 %), là où ceux d’Alsace-Lorraine se montrent plus pessimistes (20 %).

Recompositions contemporaines du protestantisme

Comment expliquer ces écarts ? Le fossé « spectaculaire » entre les chiffres de la pratique de l’Alsace Moselle (où l’on ne compte que 15 % d’évangéliques) et de l’Île-de-France, région qui connaît de la façon la plus manifeste les recompositions contemporaines du protestantisme – avec l’impact des protestants évangéliques et de diverses Églises ethniques – illustre parfaitement, selon Jean-Paul Willaime, « le passage d’une religion par héritage à une religion par choix ».

En attestent les deux premiers motifs d’adhésion au protestantisme indiqués par les personnes interrogées : tradition familiale et liberté d’esprit pour les luthéro-réformés, place accordée à la Bible et façon d’exprimer la foi chrétienne pour les évangéliques.

L’enquête confirme du reste l’importance significative de la conversion dans le monde évangélique : 48 % se disent « convertis », contre 11 % parmi les luthéro-Réformés. Il est intéressant de voir que les évangéliques attirent des convertis de l’athéisme, là où les nouveaux luthéro- réformés sont issus majoritairement du catholicisme.

Ces tendances s’inscrivent « dans le contexte plus large des recompositions religieuses à l’œuvre dans une “société monde” marquée par la primauté croissante du choix individuel », relèvent les chercheurs.

Les protestants convergent sur les questions sociales

Il est surtout frappant de voir les profils de ces deux mondes. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle il y aurait d’un côté des protestants luthéro-réformés très engagés socialement et de l’autre une frange évangélique plus conservatrice, les protestants convergent sur les questions sociales.

En politique, l’attachement à la laïcité est relativement identique. Il est intéressant de noter qu’une large majorité des protestants (61 %) pense que les minarets, et donc la présence de mosquées, ne sont pas compatibles avec l’identité de la France, 36 % d’entre eux étant d’un avis contraire.

En réalité, les clivages ne sont pas tant politiques qu’éthiques : les écarts sont de fait particulièrement forts sur le droit à l’avortement, la bénédiction des couples homosexuels et le choix du moment de sa mort.

Evangéliques : positions plus conservatrices

Les évangéliques tenant des positions plus conservatrices sur ces sujets. Dernier enseignement de ce sondage : les luthéro-réformés apparaissent un peu plus ouverts à la perspective de relations plus étroites entre catholiques et protestants, sans que la distinction avec les évangéliques soit très forte sur le sujet.

Quels que soient les différences ou les clivages, il serait abusif de parler de « deux mondes protestants », soutient Sébastien Fath, rappelant les nombreuses passerelles existantes, notamment la part significative de réformés et de luthériens de sensibilité évangélique.

Le défi principal reste « celui qui attend toutes les familles recomposées », estime-t-il : « conjuguer diversité, flexibilité, élargissement et esprit de famille ».

Article écrit par Céline HOYEAU et paru dans La Croix le 18 novembre 2010

” (1) Les protestants en France, une famille recomposée. État des lieux et repères. Du 18 au 20 novembre. Amphithéâtre « Bourgogne », 8 rue d’Athènes, Paris 9e.”